21 avril 2008
LE CANCER DU TRAVAIL
Le cancer du travail existe-t-il ? Il faut lutter contre le tabagisme parce que cette pratique et ses conséquences tuent ses usagers encore jeunes et productifs tout en coûtant des sous à la Sécurité sociale et à l’Etat, ce qui est très mal comme on nous le répète assez régulièrement : pensons à tous ces cons qui se cassent la jambe en faisant du ski alors qu’ils auraient pu rester chez eux à jouer au solitaire, pensons à ce que ces irresponsables dépensent, font dépenser à la collectivité par leur attitude irresponsable ! Le cancer du tabac doit être combattu au nom de l’assainissement des dépenses publiques, accessoirement parce qu’il s’agit d’un problème de santé publique. Personne n’oblige les fumeurs à fumer en se tuant à petit feu de la même manière que personne n’oblige les skieurs à se casser la jambe, après tout qu’importe que les fumeurs meurent, l’insoutenable de la chose est qu’ils piquent dans la caisse à cause qu’on n’est pas des sauvages et qu’il faut bien les soigner, parce que laisser les gens souffrir c’est mal, quelque part c’est comme les faire souffrir soi-même. Inacceptable moralement. Et coûteux. Doublement.
Et le cancer du travail alors ? qui tue les gens à petit feu tellement petit que quand les gens décèdent ils ne travaillent plus, d’où le fait que nulle entité administrative ou ministérielle d’ordre hominoïde et qui sait qui sait ne l’ait jamais perçue, cette tumeur-là. Bénigne certes, sauf pour les zigomars amateurs d’esbroufe qui s’amusent à tomber des toits ou à manipuler des produits toxiques pour mieux se faire remarquer, qui se donnent en spectacle sur leur lit d’hôpital, sans compter les pompiers tout musclés qui traversent la ville ostentatoirement pour informer la population toute entière de l’exhibition de monsieur ou madame zigomar avec ses os tout cassés tout mélangés. Hors ces zigues pathétiques dans leur gloriole, les gens, certaines gens, meurent tout doucement, comme si leur existence médiocre était un réfrigérateur américain où le crabe les conserverait très longtemps pour mieux savourer leur viande, un petit peu chaque jour. Voici un brave crabe pas glouton pour un sou, un crabe fourmi soignant son insouciante proie comme l’héritier son portefeuille d’actions, comme le rentier son bas de laine. Louons l’animal biaisant pour son esprit de prévoyance, sans lequel l’économie tournerait beaucoup moins bien.
Car il est doublement efficace, le bougre de crabe fourmi. Sa prévoyance l’oblige à ne pas effaroucher le cheptel tout en rongeant, en toute discrétion. La dévoration d’un bestiau stressé, tout malheureux avec sa carne noueuse vraiment vomitive, comme peut l’être l’Homme des usines, honore la longanimité de notre agent dévoué à l’assainissement du corps social. Même si ça l’arrange bien, le crabe fourmi, de le manger, l’Homme des usines, du bout des lèvres, de lui sucer la chair sans qu’il y paraisse, à la manière des petits enfants leurs premiers bouts de pain ; même si ça l’arrange, le crabe fourmi, d’y aller mollo dans sa digestion lente et lente de l’Homme des usines indigeste, nous pouvons le louer de bon cœur pour sa discrète et trop peu connue, reconnue, action en faveur du respect par la France des critères de Maastricht, en faveur de la diminution des prélèvements obligatoires qui obèrent la croissance de l’économie.
Louons, louons le bougre ; louons sa longanimité. Sans elle il serait capable de renoncer à sa tâche, ou de la bâcler. Dans un sens comme dans l’autre cela nuirait à la seule chose qui compte : l’économie. S’il bâclait, il tuerait les gens en pleine productivité à l’instar de son ignominieux congénère le cancer du tabac : l’économie en pâtirait, les employeurs ne parviendraient plus à recruter, les entreprises péricliteraient ; et puis cela ferait mauvais genre, les gens, qui sont cons, se diraient : « à quoi ça sert de se tuer en gagnant sa vie ? quitte à crever autant crever les doigts de pied en éventail », parce qu’ils sont feignants les gens, ils ne respectent pas la valeur travail, ils travaillent que pour les sous parce que les sous leur servent à vivre, alors s’ils s’aperçoivent que les sous qu’ils gagnent en travaillant pour vivre les tuent, ils diront, ces cons et ces feignants et ces malappris, au brave homme conscient des réalités de ce bas monde qui cherche à les embaucher : « va donc, assassin, prêtre sacrificateur du dieu Labeur que je conchie, crever toi-même en ta soue méphitique méphistophélique », comme si on pouvait comparer l’entreprise capitaliste au lieu odoriférant où le cochon se vautre avec l’idée en sus que là serait un antre du diable —le tout dans un style pompeux qui sent un peu le dessous de bras.
Point ne faut peur aux gens faire, accroire leur faire que vieux ils vivront si dociles ils labourent pour des clous le champ du patron. Le crabe fourmi lambine à l’occire, l’Homme des usines, en fait il le circonvient tout doux tout doux et comme le colonise à pas de loup tout doux tout doux, comme à chaque journée de travail l’enserre un peu, un petit peu, un petit peu plus et l’accoutume à le détruire à chaque journée de travail, à chaque heure de travail, à chaque minute de travail tant et tant que notre Homme des usines ne se rend même pas compte, ou parvient à faire semblant de ne se rendre compte pas, qu’il se détruit lui-même en travaillant pour gagner sa vie, que ce n’est pas son pain qu’il gagne à la sueur de son front mais son crabe à lui qu’il nourrit de sa propre chair vive. Point ne bâcle ton œuvre, Monsieur du Crabe Fourmi, mais mange, mange, mange, à petites bouchées pour qu’au moment venu ton chef-d’œuvre s’accomplisse, en quelque sorte l’assassinat prémédité de l’Homme des usines parvenu à la retraite. Une fois dépassée sa date de péremption il est bon que l’Homme des usines crève et ne ruine les caisses de retraite, ne nuise à la compétitivité et à l’attractivité du territoire national dans le grand concours de bites mondial, ne déplaise à la Commission et à la Banque européennes gardiennes du Temple capital.
Les trois huit tuent.
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