30 avril 2008
LA TERRE EST PLATE, DORENAVANT
En Irak il y a des Arabes et des Kurdes, aussi des Chaldéens. Certes, mais les Arabes se divisent en deux confessions, chiite et sunnite. Tout comme les Kurdes, lesquels se répartissent entre ces deux confessions antagoniques. Encore que l’antagonisme chiite/sunnite est surtout virulent chez les populations arabes, les populations kurdes plaçant l’appartenance ethnique au-dessus des divisions confessionnelles. Toutefois les Kurdes eux-mêmes sont soumis à l’intense rivalité entre leur deux grands partis politiques, Parti démocratique et Union patriotique, lesquels administrent chacun une moitié du territoire de la Région autonome kurde, qui elle-même ne couvre qu’une partie des provinces de peuplement kurde. En Irak il y a des tribus, qui transcendent les appartenances ethniques. Mais tout le monde n’y adhère pas, en sorte que leur influence varie. En Irak les sunnites défendent un modèle d’Etat unitaire, les chiites un modèle fédéral. A la nuance près que la communauté chiite de Bagdad, ville où elle est minoritaire, opterait plutôt pour le centralisme alors que les chiites du sud apprécieraient le regroupement des provinces méridionales où ils sont majoritaires en une Région autonome. En Irak, certains mettront en avant l’identité nationale arabe du pays, d’autres l’appartenance confessionnelle, d’autres l’identité ethnique. D’autres mélangeront le tout. Ajoutez à cela des intérêts économiques et les tribus et vous vous retrouvez avec un monde incompréhensible vu depuis son canapé quand, au commencement, tout était si simple, quand il n’y avait que des Arabes et des Kurdes. Tellement qu’à force d’incompréhension on finit par ne plus lire les nouvelles en provenance de ce pays tellement compliqué.
S’il n’y avait que l’Irak à être pareillement compliqué, incompréhensible, mais le monde entier ressemble peu ou prou au pays des deux fleuves.
La Chine, par exemple, constitue un bel exemple de pays déplaisant. Les Chinois sont tous pareils, comme nous qui sommes tous Français pareil. Et voilà qu’on se met à nous bassiner avec les innombrables minorités chinoises, minorités des fois franchement minoritaires c’est-à-dire peu nombreuses et minoritaires dans les territoires qu’elles peuplent, mais quelquefois majoritaires dans leur province et nombreuses à millions. Voilà qu’on est contraint d’apprendre qu’en Chine les Chinois s’appellent des Hans. Sont nuls, ces Chinois. Au moins on se dira que les minorités sont opprimées par les Hans. Ce qui est vrai dans les ‘régions autonomes’ comme le Tibet où le Xinjiang peuplé de Ouïgours de confession musulmane pratiquant une langue turque, ‘régions autonomes’ n’ayant comme il se doit pour nous horripiler aucune autonomie, soumises qu’elles sont à des administrateurs représentant le gouvernement central —les provinces, dont il ne nous est pas précisé qu’elles sont autonomes, disposant de leur propre administration et gouvernement. Or, tous les Tibétains ne vivent pas dans la ‘Région autonome’ du Tibet, beaucoup vivent dans les départements frontaliers des provinces voisines du Setchouan et du Gansu. Ces provinces n’étant pas autonomes s’administrent donc librement, de même que leurs départements qui peuvent être administrés, là où les Tibétains sont majoritaires, par des Tibétains qui peuvent se montrer plus aimables dans leurs décisions vis-à-vis de leurs compatriotes tibétains que des Chinois Hans, lesquels, s’ils ne sont pas persécutés, peuvent se plaindre d’être défavorisés par leur administration départementale.
Tout cela ne constitue que l’écume des choses. Mais rien que cette écume fatigue. Plus on en connaît un peu sur les nations de la Terre, plus on se rend compte qu’on n’y entend rien. Surtout, plus on comprend qu’on n’y entendra jamais rien. Que le monde auquel nous appartenons est irréductiblement incompréhensible.
Plus la Terre s’aplatit et plus elle s’obscurcit. A tel point que la prétention à vouloir être informé de ce qui se passe dans le monde m’apparaît de plus en plus comme vaine. Regarder, écouter ou lire les actualités du reste du monde n’apporte que l’illusion du savoir dans la mesure où on ne comprend finalement rien de ce qu’on apprend ; tout au plus s’agira-t-il d’événements dont la connaissance satisfera l’ego mais qui n’ouvriront en rien à l’intelligence de la réalité infiniment complexe dont ils procèdent. C’est un peu comme la visite estivale des églises, où l’on voit des vitraux et des statues et tout un agencement architectural dont on sent bien qu’ils doivent avoir un sens, qui nous échappe ; finalement s’impriment sur nos rétines des symboles morts d’un monde englouti, le cerveau conserve un temps assez court le souvenir d’un agrégat indigeste de ces symboles morts, puis le brouet se dissipe le lendemain lors de la visite du musée de la bière ou le soir-même lors de la bringue.
Mais le plus déplaisant n’est pas dans l’incompréhension irrémédiable du monde où nous vivons, c’est encore qu’il nous conduit à jeter un regard inquiet sur le pays de France qui est le nôtre. Si la France n’était pas ce monde homogène, ou tendant à l’homogénéité, qui se rêve. Et si, en France aussi, nous étions arabes ou kurdes ou chaldéens, ou sunnites ou chiites, ou kurdes chiites ou kurdes sunnites, ou intégrés à une tribu ou pas, etc. ? Si la France était aussi compliquée que la Chine et tous les pays du monde dont les nouvelles semblent tellement obscures ? Si la compréhension intuitive que j’ai de cette France qui est mon pays, n’était qu’une illusion ? Si j’étais finalement étranger à la complexité de ma propre nation ?
L'aplatissement de la Terre la rend plus obscure...
20 mars 2008
LE DERNIER POILU ET LES COCUS DE L'HISTOIRE
Pour rendre un hommage convenable, il faut rester convenable. Commémorons en paix. Et ne nous creusons pas la cervelle à tenter de parer les aventures guerrières du XXIème siècle en mettant en perspective le monde actuel avec celui qui a conduit aux deux bains de sang du siècle passé. Versons très civiquement une petite larme sur la souffrance indicible des poilus. Evitons d'établir un parallèle entre les logiques d'alliances qui ont mené l'Europe à la Grande Boucherie et le réseau d'alliances tissé, à notre époque, par les Etats-Unis d'Amérique. Ainsi en 1914 l'Autriche déclare la guerre à la Serbie, la France et l'Angleterre alliée à la Serbie déclare la guerre à l'Autriche, l'Allemagne alliée à l'Autriche déclare la guerre à la France, la Russie alliée à la France déclare la guerre à l'Allemagne, la Turquie ottomane alliée à l'Allemagne déclare la guerre à la Russie, etc. jusqu'à ce que la quasi-totalité des pays européens envoient leurs mâles valides s'entretuer pendant 4 ans par dizaine de millions. Ainsi en 2007 la France est alliée aux Etats-Unis dans le cadre de l'OTAN par un accord de défense et d'assistance mutuelle en cas d'agression. Pendant que les Etats-Unis sont associés de la même manière au Japon et à la plupart des pays de l'Asie du Sud-Est ainsi qu'aux pays du Golfe. Mais ça n'a aucun rapport, jamais la France ne se trouvera embarquée dans un conflit où elle n'a rien à faire par l'effet d'engrenage des alliances nouées par son puissant "allié" d'outre-Atlantique.
Je ne suis pas expert en la chose stratégique et militaire. Aussi est-il possible que l'effet d'engrenage ne soit pas mécanique, que les alliances croisées des Etats-Unis avec les pays européens et ceux de l'Asie pacifique n'entraînent pas nécessairement l'intervention militaire de la France au cas où les Américains entreraient en guerre pour défendre un de leurs alliés asiatiques contre un agresseur odieusement impérialiste. Toutefois, l'expérience de la crise irakienne informe très explicitement, qui veut bien voir, de l'attitude qu'adopterait le gouvernement américain si son armée se trouvait embarquée dans une guerre contre une grande puissance asiatique en passe de retrouver son lustre d'antan. Qui se souvient de la violence et de la virulence haineuses qui se sont emparées de l'Amérique, des médias jusqu'aux dirigeants, contre notre pays pour la simple raison que ce dernier refusait d'appuyer la Seconde Guerre du Golfe, guerre qui était gagnée d'avance et qui l'a été dans les faits presque sans pertes pour les troupes anglo-américaines, qui se souvient du comportement et des propos ouvertement menaçants voire martiaux tenus en Amérique à l'encontre de la France à l'occasion de l'affaire irakienne, celui-là peut aisément se faire une idée du degré d'exigence d'engagement militaire direct que les Américains imposeraient à leurs alliés européens si jamais ils s'engageaient dans un conflit armé contre une grande puissance. Pour les Américains l'alliance qu'ils offrent à leurs partenaires d'Europe comme d'Asie implique pour ces derniers un alignement total sur les positions américaines, et, à plus forte raison, un soutien sans faille en cas de guerre.
Si un jour les Etats-Unis et la Chine décidaient de régler leurs différends sur le terrain militaire, la France et l'Europe se trouveraient entraînées dans la guerre, qu'elles le veuillent ou non et quoiqu'elles fassent : si elles se soumettaient au diktat du grand allié elles partiraient en guerre contre la Chine mais si elles refusaient d'entrer en guerre au côté des Américains, alors ces derniers ne se contenteraient pas de vociférer leur haine de la France, l'enjeu serait trop grave pour qu'ils laissent impuni un accroc à l'Alliance alors qu'ils auraient un besoin vital de son soutien intégral. Le système d'alliance est un piège que l'Europe risque de payer très cher un de ces jours car il est probable pour ne pas dire plausible que les deux super-puissances montante et descendante entrent en guerre, à un moment donné. Et pour cela il existe un motif tout trouvé: Taïwan.
Quand la République populaire de Chine s'est dotée d'une loi qui stipule qu'au cas où un gouvernement de la province sécessionniste proclamerait formellement l'indépendance de l'ancienne Formose le gouvernement de Pékin devrait envahir l'île militairement, la chose est mal passée en Occident, on l'a jugée un tantinet agressive. Ce qu'on oublie un peu vite c'est que le Japon lui-même, dont l'armée est constitutionnellement censée n'avoir de fonction que défensive, s'est dotée d'une législation qui l'oblige de fait à intervenir si la Chine envahit Taïwan. Ce qu'on oublie surtout, c'est que le Sénat des Etats-Unis d'Amérique a voté une loi, il y a une trentaine d'années, qui fait obligation à l'Amérique d'entrer en guerre pour libérer l'île de Taïwan si jamais celle-ci était envahie. Voilà de quoi entraîner le monde, et la France avec, dans le plus gigantesque affrontement armé que la Terre aurait jamais connu. Tant que le statu quo durera tout ira bien, tant que les dirigeants taïwanais se contenteront d'une indépendance de fait et non de droit, tant que la République populaire se satisfera d'une souveraineté purement formelle sur sa dix-neuvième province...Mais qu'adviendra-t-il si jamais une crise éclate?
On peut toujours espérer que le statu quo dure indéfiniment. Toutefois, au vu des efforts qu'a produit la Chine pour récupérer un territoire minuscule oublié du monde entier, Macao, on est en droit de penser qu'un jour ou l'autre la puissance montante n'acceptera plus que sa souveraineté sur Formose soit bravée, même en y mettant les formes. Tout repose sur l'équilibre des puissances: aujourd'hui l'Amérique est trop forte pour que rien soit tentée contre elle. Si l'équilibre actuel continuait jusqu'à la fin des temps rien n'arriverait mais l'équilibre des puissances est toujours instable, il est toujours menacé de déstabilisation, à cause de l'arrivée d'un nouvel acteur, à cause de l'affaiblissement ou du renforcement d'un acteur ancien, ainsi que l'Abbé de Saint-Pierre le soutenait déjà dans son Projet de paix perpétuel pour l'Europe publié il y a trois siècles. Or, que se produit-il à notre époque si ce n'est la déstabilisation grandissante de l'équilibre des puissances provoqué par le surgissement de la Chine, mais aussi de l'Inde, de la Russie et des monarchies du Golfe?
Comme par un fait exprès on assiste depuis plusieurs années à un accroissement vertigineux des dépenses militaires des Etats-Unis comme de la Chine; on constate que les gouvernements américains successifs reprochent à l'Europe de ne pas dépenser suffisamment d'argent pour leurs armées, alors que France, Allemagne et Grande-Bretagne dépensent à elles trois plus de 100 milliards d'euros par an pour leur défense. Comme par un fait exprès on nous ressort la guerre des étoiles avec des histoires de bouclier anti-missiles, afin, sommes-nous priés de croire, de protéger le sol américain des menées agressives d'"Etats voyous"...mille fois moins puissants que les Etats-Unis. Imagine-t-on sérieusement que le vilain populiste Hugo Chavez attaque l'Amérique alors que le programme intensif d'armements de la défense vénézuélienne est financé par les exportations de pétrole vers les Etats-Unis? Sans les dollars US Hugo Chavez n'aurait plus un centime à dépenser pour ses missions sociales, le niveau de vie des Vénézuéliens s'effondrerait, et le grand méchant loup serait renvoyé dans sa tanière en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, par ceux-là mêmes qui l'ont élu et réélu depuis 1998. La problématique est à peu de choses près la même pour l'Iran.
Il faut être d'une grande naïveté pour ne pas voir que la menace des Etats voyous n'est qu'un prétexte pour justifier une relance de la course aux armements; il faut être aveugle pour ne pas voir que l'objet de cette course est de conserver une avance technologique dissuasive vis-à-vis des puissances émergentes, tout du moins celles susceptibles de menacer le leadership mondial des Américains. Ce sont la Russie et la Chine, deux puissantes émergentes ou plutôt renaissantes, qui obsèdent les Etats-Unis, ce sont ces pays qu'ils encerclent depuis la chute du Mur; c'est contre ces pays que sont tournées les expéditions américaines. Pourquoi s'engager dans le bourbier irakien si ce n'est pour asseoir la puissance américaine dans le Golfe, au moment où les exportations d'hydrocarbure des émirats vers la Chine et l'Inde explosent, ce qui les rend moins dépendants des achats américains et européens? L'Amérique protège, et peut seule protéger, les pétromonarchies: la liquidation définitive de la terreur de ces monarchies, le régime de Saddam Hussein, rappelle opportunément aux émirs d'où ils tirent leur richesse, sous quelle égide ils prospèrent.
Comme il y a un siècle nous sommes enserrés dans des logiques de puissance et d'alliances entre puissances qui ne manqueront pas de nous entraîner vers de nouvelles catastrophes. Comme il y a un siècle la France et la Grande-Bretagne ne pouvaient laisser grandir indéfiniment la puissance industrielle, technologique, commerciale et maritime du IIème Reich allemand, les Etats-Unis et l'Occident ne pourront pas indéfiniment laisser grandir la puissance chinoise. La puissance c'est la force et la force rend paresseux, ça permet d'imposer ses intérêts économiques à tout le monde. Sur le long terme un système économique se met en place autour de la puissance dominante, de ce système nécessairement avantageux pour le dominant naissent des équilibres sociaux, par exemple une explosion de l'endettement privé financé par le monde entier, le monde dominé, organisé autour de la super-puissance, un endettement privé qui accompagne une stagnation des salaires ou une croissance de ceux-ci nettement inférieure à la croissance économique du pays, ce qui permet un formidable enrichissement des classes dominantes de ce pays sans pour autant que les classes moyennes et populaires en souffrent puisque elles pallient la médiocre progression de leurs revenus par un recours sans cesse croissant au crédit que l'économie mondiale absorbe et absorbera, on l'espère, indéfiniment. Le patriciat américain ne peut s'enrichir, car il s'enrichit réellement, lui qui annexe depuis 20 ans les neuf dixièmes de la croissance économique américaine, et contrairement aux classes moyenne et populaire dont l'enrichissement est purement virtuel, qu'à la condition que les équilibres mondiaux stratégiques, donc économiques, actuels se maintiennent. L'Amérique doit demeurer la seule et unique super-puissance mondiale, elle doit demeurer le centre de l'économie et de la finance mondiale, pour que les hiérarchies violentes de la société américaine subsistent, qu'elles demeurent socialement supportables. Le système "impérial" qui s'est construit autour de la super-puissance est le garant de la survivance du système impérial qui organise la société américaine, et les sociétés occidentales plus généralement, qui voit une petite minorité d'élus dominer une masse de relégués qui vivotent à crédit sur plus pauvres qu'eux.
On célèbre la prétendue absurdité de guerres terribles, des guerres qui étaient tout sauf absurdes mais il sied au patriciat impérial que les relégués croient qu'elles étaient absurdes afin d'éviter toute analogie malvenue entre un monde englouti et notre monde à nous qui avons "l'Europe", comme si les enjeux étaient encore sur le vieux continent, comme si les nationalismes des deux derniers siècles n'avaient pas été autre chose que les produits d'un système économique et social qui n'a pas changé d'un iota et qui est aujourd'hui en train de conquérir le monde.