16 avril 2008
VIVE LA FLAT TAX QUI SAUVE LA SECURITE SOCIALE
La flat tax est une expression barbare désignant une ‘innovation’ tout aussi barbare, puisque il s’agit d’un impôt à taux unique sur les revenus, taxant donc chacun au même taux quelque soit son niveau de revenus. En Europe la Slovaquie et surtout la Russie utilise ce modèle d’imposition des revenus. Concernant un pays comme la Russie où l’impôt progressif sur le revenu n’était plus acquitté que par les pauvres, les riches s’arrangeant pour frauder le fisc ou transférer leur argent à l’étranger, la création de la flat tax peut être considéré comme un progrès, même si elle est injuste. Si l’Etat n’a pas la force de prélever un impôt progressif taxant plus lourdement les hauts revenus et que ces derniers lui échappent intégralement, la raison plaide pour l’instauration d’un impôt à taux unique nécessairement bas, pour ne pas obérer les bas revenus, et pour inciter les fortunés à verser un peu de leurs hauts, voire très hauts, revenus à l’Etat plutôt que d’envoyer leur fortune à l’étranger. Pour cynique que cette mesure paraisse elle n’en constitue pas moins un accommodement raisonnable qui porte ses fruits, en Russie en tout cas, puisque le prélèvement de l’impôt par le fisc russe a progressé suite à cette réforme. Sur le long terme il est probable que cette flat tax permettra de rétablir un système progressif au fur et à mesure que l’Etat gagnera en force et en efficacité grâce à l’accroissement du revenu fiscal induit par la flat tax. Paradoxalement, l’injustice de la réforme de la fiscalité russe peut être considérée comme progressiste.
Il n’en est pas de même en Europe où les Etats fonctionnent, sont stables politiquement et disposent d’administrations aptes à prélever les impôts, cotisations et autres contributions. Certes, aucun Etat européen, hormis la République de Slovaquie, n’a formellement instauré la flat tax mais tous tendent à diminuer le nombre de tranches de l’impôt sur le revenu ; ainsi n’y-a-t-il plus en France que quatre tranches, ainsi lors de la dernière campagne législative polonaise voyait-on les conservateurs libéraux (les vilains jumeaux Kaczynski anti-européens) proposer le passage de quatre à trois tranches pendant que leurs opposants libéraux conservateurs (le gentil Donald Tusk proeuropéen) préconisaient carrément la réduction à deux du nombre des tranches de l’impôt sur le revenu, ce qui nous rapproche de la flat tax. Ces courageuses réformes menées d’un bout à l’autre de l’Europe n’ayant aucune relation avec les politiques de l’Union, tellement soucieuses du bien-être général. Aucun Etat européen n’applique un impôt sur le revenu qu’il appelle flat tax, hormis la Slovaquie donc, hormis la France également. Mais où s’est donc nichée cette flat tax à la française et d’abord comment se nomme-t-elle ?
C’est qu’elle est une toute petite chose, notre flat tax, à l’origine du moins parce qu’au fil des années et des changements de majorité politique la petite bête monte, monte, monte. C’est une petite bête anodine qu’on ne perçoit même pas. C’est une petite araignée nichée dans quelque anfractuosité invisible à l’œil humain et qui vaque, la nuit, se faufile sous les draps et délivre au dormeur quelques menues piqûres dont il ne prendra conscience qu’à son réveil. Notre petite flat tax à nous ne s’appelle pas flat tax sinon les gens protesteraient contre le gouvernement réactionnaire qui utiliserait cette source de revenu ; notre petite flat tax qui monte, monte, monte a nom Contribution Sociale Généralisée. Voilà qui en jette ! Et prélevée à la source, la petite bête, qu’on n’a même pas le temps de nous en rendre compte sur notre compte en banque que cet impôt à taux unique sur le revenu est déjà parti dans les poches de l’Etat ! Impressionnante l’entourloupe ! il fallait oser, ‘sauver les comptes sociaux’ du pays à l’aide d’un procédé qui fleure bon son Ancien Régime, car ce n’est pas à la portée de tout le monde de réussir le tour de force de justifier une innovation fiscale violemment injuste et franchement réactionnaire au nom du sauvetage de la Sécurité sociale dont le but est à l’exact opposé de celui de la ‘CSG/flat tax’ : redistribuer le revenu national afin d’atténuer les inégalités produites par l’économie capitaliste et non veiller à ce que ceux qui ont déjà beaucoup aient toujours beaucoup.
Pour notre malheur, la CSG ayant échoué à équilibrer les comptes sociaux, il a fallu se résoudre à de difficiles réformes, pour ‘sauver la Sécu’. Ce à quoi des méchants gouvernements de droite combattus par le Parti socialiste se sont attelés. Mais rendons à César ce qui appartient à César, aux socialistes ce qui appartient aux socialistes. En effet ce ne sont pas les tout méchants de droite qui ont instauré la flat tax française mais un certain gouvernement socialiste dirigé par un certain, je crois, Michel Rocard —le socialiste qui traitait les partisans du ‘Non’ au Traité constitutionnel européen d’analphabètes…Ainsi le premier gouvernement, bien avant ceux de Russie et de Slovaquie, à avoir commencé son saint œuvre de restauration de la fiscalité d’Ancien Régime agissait sous la présidence d’un certain François Mitterrand, sous le contrôle d’une Assemblée où la majorité des députés cotisaient à une organisation de gauche dénommée Parti socialiste. Mais c’était pour sauver la Sécu, comme le gouvernement actuel quand il rêve de transférer intégralement la prise en charge des lunettes, et pourquoi pas des soins dentaires, de la Sécurité sociale aux assurances complémentaires, pour commencer. La rhétorique est toujours la même, au PS comme à l’UMP, de là à dire que l’opposition à laquelle se livrent ces deux partis est un jeu de dupe il y a un pas qu’il serait très malséant de franchir.
Très malséant mais très tentant. Prenons le cas des retraites qu’il faut à tout prix sauver. Pour ce faire on n’ira pas par quatre chemins pour signifier son opposition à la casse de la Sécurité sociale. Ainsi quand le gouvernement tout méchant d’Edouard Balladur porte le nombre d’annuités ouvrant droit à une retraite à taux plein à 40 au lieu de 37,5, le PS exprime son mécontentement ; quand, en plus, le smyrniote décide que les pensions ne seront plus calculées en fonction des dix meilleures années mais des vingt-cinq, de sorte à faire baisser le montant des retraites, le PS gronde ; quand, de surcroît, le vampire décrète l’indexation des pensions sur l’inflation plutôt que sur la hausse des salaires, conduisant là encore les retraites à une baisse insidieuse, le PS fulmine. On ne plaisante pas avec la justice sociale, quand on est socialiste. C’est la raison pour laquelle, durant les cinq années où les socialistes ont gouverné la France, entre 1997 et 2002, ils ont entériné la réforme Balladur dont le principe général consiste donc à dégrader le niveau de vie des retraités, lentement mais sûrement, pour ‘sauver les retraites’ bien sûr. C’est encore la raison pour laquelle ils ont négocié et signé les accords de Barcelone qui prône 45 annuités pour ouvrir droit à la retraite et un départ en retraite repoussé le plus tard possible, 65 ans, 67 ans, 70 ans, afin de rapprocher le plus possible le départ en retraite de l’âge moyen auquel les ouvriers meurent. Les accords de Barcelone furent signés quelques jours avant que les ouvriers français renvoient le candidat à la présidence de la République Jospin à ces ruminations rétaises. A défaut d’un sens de la justice sociale reconnaissons aux socialistes un sens inné du timing !
18 mars 2008
LE JEU DE LA MARCHANDE
Hollande et Darcos sont dans un bateau...
Moquons-nous en choeur des électeurs, bras dessus, bras dessous, vainqueurs et vaincus.
Un socialiste, François Hollande, un qui aimerait être battu par Sarkozy à la prochaine présidentielle à l'instar de Ségolène Royal, Laurent Fabius, Dominique Strauss-Kahn, Bertrand Delanoë ainsi que d'innombrables socialistes défenseurs de la concurrence libre et non faussée, un socialiste a donc été élu conseiller général de Corrèze en même temps que conseiller municipal de Tulle. François Hollande n'est pas un âne, il sait faire les meilleurs choix, les plus utiles à son ambition élyséenne. Parce qu'évidemment, de la ville de Tulle comme du département de la Corrèze, l'homme se moque.
On se fait donc élire deux fois, pour limiter les risques de défaites, en se réservant le droit de s'asseoir sur la délibération des citoyens tullistes et corréziens. Si jamais la gauche emporte le Conseil général, on en devient le président. Sinon reste toujours le repli sur la mairie de Tulle, qu'on est à peu près certain de gagner. Cela est-il bien digne ? C'est digne d'un politicien qui vit aux crochets de la société depuis tellement longtemps qu'on se demande s'il a vraiment une existence, s'il n'est pas qu'un élément du décor, mais est-ce digne, digne tout court ? A quoi cela rime-t-il de se porter candidat à un mandat électif lorsqu’on n’a nullement l'intention de l'exercer ?
Le plus ahurissant dans l'affaire n'est-il pas encore que l'impétrant avait exposé au préalable aux électeurs ses intentions, et que ces bonnes gens aient entériné ce que je considère, parce que je suis trop sensible, comme une marque de mépris à l'endroit des électeurs ? Tout ça n'est guère civique, côté électeurs, autant que côté candidat ; ça m'a tout l'air, au contraire, d'un comportement de larbin, de sujet. Comment un citoyen peut-il accorder son suffrage à un type qui déclare ouvertement que le mandat qu'il sollicite sera pour lui purement alimentaire, un type qui n'envisage le mandat en question qu'en guise de roue de secours pour le cas où sa candidature à une autre fonction, plus intéressante relativement à son plan de carrière, ne recueillerait pas la majorité des votes des électeurs-sujets convoqués aux urnes?
Un coup à droite, un coup à gauche!
Le cas Darcos ne manque pas d'intérêt. Voilà un homme qui durant toute la campagne municipale de Périgueux a mis en avant son statut de ministre, qui a clairement explicité aux électeurs la manière dont l'Etat arrose les copains et les administrés des copains ; voilà un homme qui s'est présenté au suffrage de ses concitoyens non pas en tant que simple citoyen mais en tant que ministre, en appuyant grassement sur sa fonction dans le gouvernement national, tout en dénonçant le côté provincial du candidat socialiste ; voilà enfin un candidat trimballant ostentatoirement son portefeuille ministériel sur les marchés, dans la presse et les médias, un monsieur-le-ministre qui se ramasse en fin de compte une tôle dans une ville majoritairement de droite depuis 37 ans.
Que faire d'autre dans une situation pareille que démissionner ? Dans ce cas particulier le désaveu électoral ressemble franchement à un camouflet pour le ministre. Quand on a autant et aussi lourdement insisté sur son statut gouvernemental la défaite s’adresse clairement au ministre, à plus forte raison dans une ville traditionnellement à droite aux municipales. Mais Xavier Darcos est un bon ministre, qui plaît à Sarkozy, un bon ministre républicain qui se torche avec les bulletins glissés par les électeurs-sujets dans les latrines démocratiques. Le ministre était candidat, le vaincu n’est plus qu’un citoyen comme un autre, d’ailleurs ce sont les vilaines gens qui disent que le ministre était candidat, le candidat quant à lui n’a jamais mis en avant le fait qu’il était ministre...
Après tout, pourquoi se gênerait-il, le Darcos ? Qui se soucie de vieilleries pareilles ? Quels ringards peuvent encore se préoccuper de morale républicaine ? La République est un marché, c’est tout, les politiciens des marchands et les citoyens des clients. Faisons mumuse à la marchande, on verra bien comment le jeu finira…
Du 29 mai 2005 au 16 février 2008
Il y a quelque temps le parlement réuni en Congrès ratifiait le traité constitutionnel repoussé par les citoyens lors du référendum du 29 mai 2005, de sinistre mémoire. L'événement n'a pas suscité grande opposition. De toute façon il fallait être d'une folle naïveté pour croire que le mauvais vote populaire serait respecté: la démocratie c'est le gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple tant que le peuple enregistre docilement le dit capitaliste tel qu'il est exposé par les gens qui savent. Comme il fallait bien argumenter une ratification que des âmes absurdement républicaines considéraient comme un passage en force signalant un déni de démocratie, les gens qui savent ont sorti de leur chapeau une entourloupe un peu facile : le 29 mai 2005 les électeurs ne se sont pas exprimés pour ou contre un traité européen mais pour ou contre le président de la République Jacques Chirac.
Un peu facile, comme argument, mais expédient. Si la vile populace souhaitait avant tout exprimer son mécontentement de la politique gouvernementale le vote négatif de 55% des citoyens à la question posée (pour ou contre la ratification du TCE) peut légitimement être proclamé caduc. Si les citoyens ont souhaité sanctionné Chirac et Raffarin en votant non, sans se préoccuper des enjeux politiques propres au traité constitutionnel, on peut considérer alors que le référendum n'a jamais eu lieu et faire voter le texte, auquel quelques retouches cosmétiques auront été apporté, par les députés et les sénateurs sans pour autant commettre un déni de démocratie. C'est un peu cynique mais l'absence totale de réaction populaire au passage en force du TCE semble donner raison aux gens qui savent.
De manière un peu ironique, la gauche, et notamment la gauche de gauche, confirme sans le vouloir le raisonnement des gens qui savent. En affirmant haut et fort que l'échec des municipales est une gifle électorale adressée par le corps civique au président de la République, ils confirment du même coup la polarisation de la vie politique française autour de la seule figure du président de la République. De sorte que, désormais, tout scrutin, qu'il soit référendaire ou électoral, devrait est interprété comme un plébiscite en faveur ou en défaveur du président en exercice, sans considération pour l'objet du scrutin. L'analyse produite par la gauche, la gauche de gauche comprise, valide l'entourloupe des gens qui savent pour faire passer la pilule amère du TCE remanié.
Finalement les gens qui savent et les vils populistes sont d'accord pour constater l'immaturité du corps électoral. Et tout le monde est content...
16 mars 2008
LE BUZZANCENOT
Moi, je ne pense jamais ou presque, comme le commissaire Maigret. Par contre j'entends ou je lis, et quand j'entends ou lis le mot buzz s'imprime en ma conscience, je n'ose dire je pense, encore moins je b****, s'imprime le mot Besancenot. Buzzancenot, cette association d'idées me fait vaguement rigoler. Le buzz, ça n'est que la rumeur, le bruit médiatique de tel ou tel événement sans grand intérêt, un mot comme il faut pour dire bouche à oreille, sauf que ça fait plus actuel, dans le mouvement : dans le courant d'air. Le buzz c'est du bouche à oreille sans bouche ni oreille mais avec des gens professionnels payés pour faire comme si. Une onomatopée comme un tue-mouches, voilà le buzz.
Olivier Besancenot me fait le même effet. Non que je lui reproche d'être un faux révolutionnaire; je crois franchement qu'il en est un vrai. (A titre personnel je préfère encore les faux révolutionnaires.) Besancenot et son orchestre me donnent l'impression d'être des marchands de courants d'air. Les professionnels du buzz font passer dans les courants de l'air du temps ce qui relève de stratégies économiques d'enrichissement privé : on croit être dans le coup, branché, hype, etc. quand on est qu'une dupe. Avec le buzzancenot c'est pareil, la lutte faisant office de courant d'air, la dénonciation des injustices avec : on s'imagine bêtement qu'on agit contre la barbarie capitaliste quand on est que la dupe de vieilleries encore plus dégueulasses que le capitalisme.
Un exemple concret de buzzancenot : le pouvoir d'achat des employés smicards ou à peine au-dessus du SMIC. On dénonce véhémentement les salaires trop bas et les méchants patrons. Les patrons et les capitalistes sont des salopards, des voyous et des mafieux couverts par la loi républicaine et européenne ; ils se remplissent les poches en exploitant la misère du monde, ils mutilent et tuent tant que rien ne s'oppose à eux (genre syndicats, un truc un peu plus efficace que l'Etat, même si le mieux est que ces deux-là se préoccupent également et conjointement de la sécurité et de la santé des travailleurs) : avec les trafiquants de drogues, les marchands d'armes et les souteneurs il saute dangereusement aux yeux que les patrons et les capitalistes forment la pire engeance qui soit sur la Terre. Cela étant, il ne suffit point de dénoncer les méchants pour être soi-même gentil : les nazis vilipendaient (et tuaient carrément) les bolcheviks, lesquels se distinguaient assez nettement par leur méchanceté à l'endroit du genre humain, ce qui ne faisait pas pour autant des SS Tête de mort des gens gentils.
Les patrons sont des salops et des voleurs. Ils se refusent à payer les petits employés correctement. Ainsi les entreprises de la grande distribution gagnent beaucoup de jolis euros grâce aux gentils consommateurs. Aussi grâce aux gentils employés. Pourtant les gentils patrons s’opiniâtrent et envoient bouler, avec le soutien de Monsieur le préfet et des Compagnies Républicaines de Sécurité, les vilains employés qui font grève afin de grappiller quelques-uns des jolis euros que les gentils consommateurs abandonnent nonchalamment aux gentilles hôtesses. Ils veulent des sous, les employés, elles veulent des sous, les méchantes hôtesses, ce que Besancenot et son orchestre comprennent très bien, aussi soutiennent-ils les légitimes luttes salariales dans toute la France et jusque sur les plateaux de télévision, les émissions de radio, les colonnes des journaux à grand coup de lattes verbales à propos du pouvoir d’achat tout rabougri des ouvriers et des employés et des fonctionnaires. Moi aussi je soutiens les grévistes en lutte pour obtenir de meilleurs salaires, seulement, moi et mon auguste personne ne promouvons pas par ailleurs la décroissance non plus que nous ne récriminons contre la société de consommation.
Peut-on défendre dans les médias le pouvoir d’achat des classes populaires (qui constituent d’ailleurs un ensemble assez flou) et proposer dans les meetings, entre militants, de réduire la consommation à la seule satisfaction des besoins ? Si les ouvriers et les employés et les fonctionnaires luttaient pour leur survie, s’ils exigeaient de meilleures rétributions afin de se nourrir, de se loger, de se vêtir et de se soigner, il n’y aurait pas d’incohérence dans les discours et je n’irai pas dire que le facteur pratique le double langage, à la manière des sectes. Toutefois, le fait est que le trouble grandissant des catégories de salariés susdites ne provient pas d’une disette : nous ne sommes pas dans l’Amérique ouvrière et paysanne des années 30, où les gens crevaient quasiment de faim. Les smicards de la France actuelle ne vivent pas dans la misère, pas plus les fonctionnaires ou les ouvriers. Ce qui cause la souffrance et la frustration de ces classes sociales c’est essentiellement de ne pouvoir accéder à la consommation, c’est de n’être pas en capacité financière de s’adonner frénétiquement au shopping. Les hôtesses de caisse et les autres employés de chez Carrefour défendent certes leur bifteck quand ils se battent pour de meilleurs salaires mais ‘défendre son bifteck’ ne signifie pas simplement s’assurer des revenus suffisants pour satisfaire ses besoins : cela signifie gagner plus que ce qui est nécessaire à cette satisfaction élémentaire, cela signifie pouvoir s’acheter 50 paires de godasses pour l’hiver et 50 autres pour l’été, ce qui implique de pouvoir s’acheter des meubles range-chaussures donc de disposer d’un logement spacieux, etc., tout ça coûtant de l’argent ; cela signifie pouvoir partir en séjour aux Canaries et faire du ski en hiver ; cela signifie avoir un grand écran plat dans la salle de séjour et des télés dans toutes les chambres ainsi que dans la cuisine, avoir au moins un ordinateur voire en acheter un à ses enfants en plus de l’ordinateur familial ; cela signifie pouvoir consommer des biens et des services comme des loisirs.
Tous ces ouvriers que Besancenot prétend défendre luttent pour jouir des agréments de la société de consommation, ils luttent pour maintenir leur place dans la civilisation consumériste, une place active qu’ils ont acquise depuis les événements de Mai 68. De la même manière que les ouvriers en grève de Mai 68 rêvaient de pénétrer de plain pied dans la société de consommation alors que les étudiants grévistes aspiraient eux à la détruire, de la même manière Besancenot prône un modèle de société qui est incompatible, et même opposé, avec la volonté politique des classes populaires « en lutte ». Telle incompatibilité n’est pas en elle-même problématique, pour autant qu’on ne dit pas à ces classes en lutte ce qu’elles ont envie d’entendre (pouvoir consommer comme un cadre ou un ingénieur par exemple sans être soumis à une sobriété contrainte par manque d’argent) alors qu’on préconise, hors la présence des caméras et des micros, l’établissement d’un système économique et social dont la fin est de répondre aux besoins des hommes en éliminant le superflu, le luxe même frelaté qu’on assimile à du gaspillage. A quoi servira-t-il aux smicards d’être mieux payés s’il n’y a plus rien à consommer ? A quoi sert-il de faire croire aux smicards qu’on défend leurs revendications salariales quand la vie frugale, rudimentaire d’un smicard actuel correspond à ce que serait le niveau de vie de tous dans une économie des besoins et une société de décroissance ?
Certes on pourra objecter que le projet défendu par la LCR n’est pas caché, que ces classes sociales peuvent très bien s’en informer. Mais on oblitère alors la réalité, qui est que très peu de gens se renseignent directement des projets politiques des partis : la majorité des gens font confiance à la presse aux médias, et même si leur confiance est limitée c’est par le biais de la presse et des médias que l’immense majorité des gens s’informent. De fait, personne ne lit ni les programmes ni la prose politique, hormis les professionnels qu’on appelle journalistes et dont le devoir en démocratie est d’apporter aux citoyens des informations leur permettent de former un jugement raisonné. De fait si les médias se contentent de servir la soupe aux acteurs du débat politique l’immense majorité des gens, en fait tout le monde, se contentera de la soupe. Et ça, les Besancenot et les Krivine le savent pertinemment, ils en jouent, avec cynisme, en bons militants trotskistes.
Un mouvement politique qui utilise l’ignorance du peuple pour gagner en influence, comment le qualifie-t-on ?
10 mars 2008
A propos des résultats des élections municipales
Enfin, le paysan de Solesmes parût. Et la lumière fut.
Le grand François Fillon, homme remarquable à de nombreux égards, eu égard surtout aux turpitudes présidentielles, le grand François Fillon s'exprimait hier soir à la télévision, commentant les résultats du premier tour des élections municipales. Heureusement qu'il est là, le grand, heureusement qu'on l'a, le taiseux, l'homme de l'Ouest catholique et alcoolique (les adjectifs qualifient l'Ouest, pas l'homme). Avec François Fillon tout va pour le mieux et la désignation d'édiles gérant 85 milliards d'euros par an ne constitue en rien un enjeu politique mais une affaire "locale".
Le premier ministre envisage-t-il de postuler à l'Académie française ? La question est d'importance, pour un homme qui apprécie visiblement de réformer le sens des mots qu'il utilise. Ainsi donc "politique" devient synonyme de national et de gouvernemental, cela ne désigne plus la chose publique mais l'action de l'exécutif national. Nous sommes probablement priés de considérer que la chose municipale n'est pas publique, que la décision prise par un maire et son conseil n'a donc rien de politique. S'il le dit, le maire de commune rurale, l'ancien président du Conseil général de la Sarthe, ça doit être vrai, vu qu'il a de l'expérience le hardi défenseur des réformes impopulaires, des réformes difficiles (à supporter pour les faibles et les sans pouvoir) mais nécessaires (pour l'enrichissement des puissants, pour le contentement de l'appétit insatiable de pouvoir de ceux qui ont déjà le pouvoir).
A bien y réfléchir le caractère apolitique de l'action publique "locale" saute aux yeux. Tout d'abord l'évidence: si des partis politiques de toute obédience présentent des listes aux municipales, c'est que la politique est absolument absente des politiques locales, politiques locales que l'on nomme ainsi par paresse intellectuelle, par facilité de langage, par un mimétisme un peu vain de la chose nationale: la Politique. Ensuite, il est patent que la décision de construire du logement social ou de ne pas en construire ne résulte en rien d'un choix politique; que faire le choix de concentrer le logement social dans des quartiers réservés ou de les disséminer dans la ville ne relève nullement de quelque considération politique; que laisser les promoteurs privés construire à leurs guises les logements que bon leur semble aux prix qui arrangent le mieux leur portefeuille ou contraindre ces promoteurs à réserver une partie de leurs édifices au logement social ne procède aucunement d'une volonté politique. Quand une agglomération opte pour l'étalement urbain et la dissémination des zones d'habitat, rendant ainsi plus difficile l'organisation des transports en commun, et donc la mobilité interquartiers des gens aux revenus les plus faibles il ne s'agit vraiment pas d'un choix dicté par une volonté de maintenir ou de susciter la ségrégation spatiale des différentes couches sociales. Alors que la communauté qui choisit d'oeuvrer à la densification de la ville centre, des banlieues et des bourgs de l'agglomération ne s'engage pas en faveur d'un plus grand brassage social de la population locale. Urbanisme, logement et transports n'impliquent en aucune façon une quelconque volonté politique, n'ont aucun rapport avec la vie de la Cité, ne procèdent nullement de visions particulières du monde ou d'une intention d'influer sur l'ordre social injuste des choses dans un sens ou dans un autre, avec l'idée que cet ordre doit être protégé et prolongé indéfiniment ou qu'il faut en finir avec son injustice.
Les politiques sociales des communes ne sont nullement de la politique, leurs politiques culturelles non plus. Quant à l'élection des sénateurs qui légifèrent en compagnie des députés, cela relève d'on ne sait trop quoi...
Toujours est-il que le premier tour est passé. Des commentaires le temps est venu. La vague rose sera vaguelette pour certains. L'élection de la plupart des ministres au premier tour sera l'arbre qui cache la forêt rase après la tempête socialiste pour d'autres. La sanction du pouvoir sera pour les uns positives et pour les autres négatives. Et blabla blabla blabla.
Pourquoi faut-il toujours tirer des conclusions nationales du scrutin municipal? Pour ma part je veux bien admettre que l'approbation ou le rejet des politiques gouvernementales joue pour partie dans les résultats de ce scrutin. En revanche les analyses nationales desdits résultats me laissent pantois. Tout d'abord, la participation est nettement moindre que lors de la présidentielle: un peu moins de 30 millions de votants contre un peu plus de 36 millions en mai 2007, soit 3 fois l'écart de voix entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal. Qui peut dire ce que feraient ces 6 millions d'abstentionnistes en cas de vote national? Ensuite, un quart des Français résident dans des communes rurales, où les listes ne sont pas estampillées PS, UMP ou Modem: comment estime-t-on la couleur politique du vote de ces 25% là? Si on ne les prend pas en compte, que ce soit par snobisme ou pour quelque autre raison, l'analyse des résultats en terme de sanction du pouvoir national perd son sens puisque elle ne repose plus que sur 75% des votants alors que les 25% qui ne sont pas pris en compte peuvent faire basculer d'un côté ou de l'autre la balance et inverser la tendance nationale. Enfin, au vu des scores réalisés par certains candidats, il apparaît clairement que la notoriété et l'implantation locales jouent un rôle considérable dans les résultats. Quand le Modem recueille 20% à Saint-Etienne et à peine 5% à Annecy, quand un maire divers droite de Honfleur est réélu avec 83% des suffrages, qu'ailleurs un candidat socialiste sortant obtient 70% des voix, il semble probable que l'influence des enjeux nationaux soit marginale.
Que m'importe à moi qui suis Argentanais que Colmar soit dirigé par Alfred plutôt que par Arthur ou Ernestine. Etant moi-même de gauche je préfère, certes, voir le chef-lieu haut-rhinois gouverné par un ou une maire de gauche, de la même manière que la victoire du PSOE en Espagne me fait plaisir. Mais ça ne me concerne pas directement: je ne suis citoyen ni de Colmar ni de l'Espagne et les décisions que prendront édiles colmariens et gouvernants espagnols n'auront pas d'incidence sur mon existence (mon compte en banque par exemple). Personnellement je préfère que la liste de la gauche argentanaise l'emporte pendant que, globalement, la droite est favorisée dans une majorité de villes, plutôt que de voir Argentan affligé d'un maire anciennement de droite passé au centre puis revenu à droite pendant que la gauche raflerait la majorité des villes du pays. Une commune n'est tout de même pas rien, l'action ou l'inaction municipale me semble constituer une chose suffisamment importante pour que les citoyens qui se rendent aux urnes procèdent à un vote positif, lié aux enjeux politiques municipaux, et non un vote pour ou contre le gouvernement du pays.
A cet égard la manière paresseuse dont usent les médias pour couvrir ces résultats n'est-elle pas indigne d'une nation démocratique? La presse et les médias ne sont-ils pas censés informer les citoyens afin de leur permettre de porter un jugement élairé? Si nombre de citoyens se désintéressent de l'élection municipale (c'est leur droit), faut-il que les médias concourent à désinformer ceux qu'elle intéresse en réduisant la vie politique aux bisbilles internes au PS et à l'UMP? Faut-il qu'en France la politique se réduise à choisir un président parmi les cratopathes qui pullulent dans ces deux partis?
05 mars 2008
Esprit républicain frappeur
Pourquoi donc les Niçois devraient-ils voter en faveur de monsieur Estrosi, ci-devant secrétaire d'Etat à l'Outre-mer et président du conseil général des Alpes-Maritimes? On peut en effet douter qu'il ait grand temps à consacrer à la ville de Nice. Ou alors qu'une fois élu maire il bâclerait l'oeuvre grandiose qu'il bâtit jour après jour en son secrétariat d'Etat, laquelle a déjà permis de créer un tandem Flosse-Temaru en Polynésie, alliance de la carpe chiraquienne dans la ligne de mire de la justice depuis des temps immémoriaux et du lapin indépendantiste copain du Parti socialiste et très apprécié du côté de Canberra (où on aime beaucoup les petits Etats sans le sou du Pacifique, sans doute en raison d'une générosité compulsive). Dans les deux cas les Niçois ont tout intérêt à envoyer une bonne gifle électorale au grand homme, champion motocycliste à ce qu'il paraît: soit en tant que citoyens niçois soit en tant que citoyens français, ou encore en tant que citoyens niçois et français.
Mais un Estrosi ne se laisse pas démonter par de si piètres arguments et sait répondre aux mauvaises langues qui insinueraient qu'il se fout de la cité nissarde autant que de la nation française. Un ministre, c'est toujours bon à savoir, a pleins de copains, des relations économiques, politiques, dans la haute administration, partout où un quelconque pouvoir s'exerce. Un ministre ça cause avec les autres ministres, avec le président de la République, c'est au courant de tout. Un ministre ça peut rapporter gros à la ville qui l'élit maire, comme monsieur Christian Estrosi le disait crânement sous l'oeil des caméras de TF1 il y a quelques semaines de cela. "Si vous votez pour moi, bonnes gens, je pourrai, en tant que ministre, amener à Nice des investissements qui autrement seraient destinés à d'autres villes de France". Qu'en termes républicains ces choses-là sont dites. Quand je pense à tous les ringards qui veulent qu'un ministre se préoccupe de l'intérêt général, je me félicite que la France soit gouvernée par une droite et une gauche modernes.
Autre endroit autres moeurs. Périgueux est une ville moins cossue que la capitale des Alpes-Maritimes, pleine de fonctionnaires et d'employés. C'est tout de même une commune avec un maire et des candidats à la mairie parmi lesquels on compte Xavier Darcos. Un homme sérieux, ministre de l'Education nationale, un autre calibre que le zigoto en charge de l'Outre-mer. Un homme républicain celui-là, il dirige l'Education nationale le gars. Il a quand même été nommé par Sarkozy, qui trouve déficiente l'instruction civique des élèves et veut la renforcer. Le ministre chargé d'une telle tache ne saurait être comparé à l'Estrosi. Toutefois sa qualité de grand républicain ne l'empêche pas de souhaiter ajouter à sa fonction de ministre de l'Education nationale, qui semble lui laisser beaucoup de temps libre, celle, récréative sans doute, de maire du chef-lieu de la Dordogne.
Le malheur est toujours grand pour l'homme d'exception, constamment moqué et critiqué par les médiocres bêlants. C'est terrible, tous ces gens qui s'étonnent qu'on puisse être ministre et maire à la fois, qui craignent qu'on délaisse une fonction au profit de l'autre, ou qu'on bâcle et son travail de maire et son travail de ministre. Les gens sont cons. Ils ne comprennent pas que ces deux fonctions sont complémentaires, et qu'être maire sans occuper de mandat national ne sert à rien. Mais les gens sont super cons, surtout les Périgourdins, qui restent interdits quand un ministre de la République, en charge de l'éducation des enfants de France, sous-entend en termes à peine voilés que les relations personnelles, le copinage en somme, président davantage à la prise de décision gouvernementale que le souci du bien public. "Et pourquoi qu'un ministre ça pourrait pas rapporter gros ?" s'étonne le ministre.
Les gens sont vraiment méga cons. "Et alors, quand j'étais ceci cela, un ponte dans une boîte privée à Paris, je faisais profiter ma bonne ville et mes chers administrés de mon entregent dans le milieu économique: pourquoi qu'ça s'rait différent maintenant que je suis un ponte de la RF compagnie?" Parce qu'un cadre dirigeant d'une entreprise privée est au service d'intérêts privés et non d'intérêts nationaux, parce qu'il est investi par un patron et des investisseurs et non par le président de la République et l'Assemblée nationale, parce qu'il gère de l'argent privé librement investi par des individus ou des entreprises afin qu'il leur rapporte des dividendes et non de l'argent public collecté par le fisc afin d'assurer le bien-être de la nation tout entière et procurer à cette dernière des services publics assurant aux citoyens un égal accès à l'instruction, aux soins hospitaliers, etc..
Le gouvernement procède au nom de la nation, pas au nom des copains. Affirmation péremptoire auquel un Darcos répondra que tout ça est bien ringard...
En 2004, Alain Lambert conseille le président de la République Jacques Chirac après avoir été ministre du budget. Ancien maire d'Alençon, mandat qu'il avait abandonné pour se consacrer à son ministère, il décide de se présenter en tant que tête de liste pour les élections régionales bas-normandes dans le département de l'Orne. Au même moment il se porte candidat au poste de conseiller général de la ville d'Alençon. C'est son droit, dira-t-on, à l'inconvénient près que ces deux mandats ne sont pas compatibles et que le soir du second tour, élu facilement au conseil régional et au conseil général, il annonce à ses braves électeurs son intention de démissionner immédiatement de l'un des deux mandats qu'ils viennent gentiment de lui confier. Je salue cette attitude hautement républicaine, symbole d'une intégrité sans faille, qui consiste à postuler à des mandats électoraux dont on sait, avant même d'être élu, qu'on ne les remplira pas...
Le sieur soupire fort après le Sénat, il opte donc pour le conseil général dont il deviendra président en 2007, un an avant le renouvellement des sénateurs de l'Orne et démissionne du Conseil régional avant même d'y avoir mis les pieds. Les sénateurs sont désignés par les communes, et les communes rurales sont surreprésentées par le mode de scrutin, or le Conseil général pourvoie, par la subvention, aux finances de ces myriades de petites communes sans ressource. Quand on sait que 60% des Ornais vivent dans ces petites communes, on comprend l'intérêt stratégique qu'il y a à occuper la présidence du Conseil général pour qui aspire à devenir sénateur. Voilà le conseiller élyséen président du Conseil général de l'Orne.
Rien que de très anodin certes. Jusqu'à la campagne municipale où l'homme se ballade un peu partout dans le département, pour rendre visite à ses copains. Par exemple il se rend dans la ville d'Argentan, qui a le mauvais goût d'élire depuis 1989 des municipalités socialistes soutenues par le PCF local. Dans un département qui compte 35 cantons à droite sur 40, cela constitue une anomalie, une tache rouge sang sur la carte. Une honte à laquelle il faut remédier. Pour ce faire quelques insinuations au journal du coin peuvent toujours servir. C'est ainsi qu'Alain Lambert déclare au Journal de l'Orne, qui diffuse dans le pays d'Argentan, son soutien public au candidat de l'UMP, M. Jaglin, élu conseiller général de la ville en 2004. Qu'un ponte de l'UMP soutienne, à titre privé, un candidat UMP se comprend et n'a rien de répréhensible mais quand le ponte en question déclare le faire en tant que président du Conseil général cela pose quelques petits problèmes d'interprétation. Faut-il en déduire que, dans le cas où la populace argentanaise voterait pour la quatrième fois en faveur du candidat Pavis, tête de la liste socialo-communiste (!), le Conseil général pourrait se montrer moins généreux avec la ville "rebelle"? Faut-il comprendre que, si la ville élisait m. Jaglin comme premier magistrat, le Conseil général arroserait la commune de subvention?
Toutes ces récriminations, j'en suis certain, ne sont que des points de détail de l'histoire de la République...
03 mars 2008
Second Life
J'irai pendre vos avatars à des crocs de boucher
Nicolas Sarkozy serait-il le Thatcher français ? L'image construite par le locataire de l'Elysée est celle d'un homme tenace et persévérant, d'un qui trouve des solutions aux problèmes et demeure inflexible aux pressions hostiles à ses réformes nécessaires autant que difficiles, d'un qui ne s'en laisse pas conter, qui ne se laisse pas impressionner par les difficultés, les oppositions, qui affronte l'adversité et s'engage sans crainte du conflit. Il ne plaisante pas, Nicolas Sarkozy; il n'a peur de rien, Nicolas Sarkozy. Les tabous, il les piétine; les archaïsmes, il les pulvérise; les conservatismes, il les sulfate. Pourtant les renoncements, palinodies et retournements de veste de notre homme de fer tendent à s'accroître.
Quand, en 2006, le premier ministre Villepin lance le CPE, Nicolas Sarkozy applaudit, salue le courage et l'audace d'une mesure censée faciliter l'insertion des jeunes sur le marché du travail, grâce à l'instauration d'une flexibilité d'embauche et de débauche plus grande pour les patrons, lesquels vivent dans la terreur des prud'hommes et de l'inspection du travail, qui les empêchent de créer de l'emploi, leur passion. Nicolas Sarkozy aime la flexibilité, il sait que la France croule sous le poids des rigidités sociales, en premier lieu celle du marché du travail. Son soutien affiché au CPE était donc tout à fait compréhensible. Ce qui l'est moins, chez un homme intègre en son genre, c'est la rapidité avec laquelle il a passé l'arme à gauche, avec laquelle il a fait passer l'arme à gauche à son enthousiasme libéral. Il aura suffi de quelques petites manifestations lycéennes et estudiantines pour que le ministre d'Etat prenne en détestation, et dénonce publiquement, le nouveau contrat de travail proposé par monsieur de Villepin.
Superfétatoire serait, à l'évidence, l'évocation des grands discours sur les droits de l'homme tenus, le front haut, le verbe fort, durant la campagne et l'accueil des plus chaleureux réservé au guide de la populocratie libyenne, qui lui a fait payer le prix de ses démonstrations ostentatoires d'amitié en le ridiculisant, pendant une semaine entière, devant une France éberluée, une Europe et un monde goguenards, sans que cela suscite la moindre réaction, la moindre parole de l'homme de fer ou de son entourage pourtant très bavard. Quel art de la maîtrise de soi! Walker, Texas ranger, ne montre pas davantage de sang-froid, le dimanche après-midi sur TF1, quand il affronte à mains nues des dizaines de bandits bardés d'armes de guerre. N'est-ce pas là que se situe le vrai courage? Certains, emportés, colériques, infantiles! se laisseraient aller à traiter publiquement d'imbéciles leurs propres collaborateurs, ils balanceraient des pov' cons à des péquenots qui refusent de leur serrer les mains, se comporteraient lors de leurs conférences de presse comme les derniers des goujats en moquant, en prenant ostensiblement pour un abruti le sale journaliste qui leur pose une question dérangeante. Pas Nicolas Sarkozy qui demeure impeccable devant les outrages à lui infligés par un officier à peine supérieur et franchement mal dégrossi qui lui renvoie à la figure ses reniements élyséens en matière de droits de l'homme.
Impeccable toujours, le gentleman des Hauts-de-Seine, quand il rend visite aux marins du Guilvinec. Mais surtout, inflexible devant la menace. C'est ainsi que le mouvement de protestation des pêcheurs contre la hausse du prix du carburant débutait à peine que l'homme de fer accédait à toutes leurs revendications, leur offrant même un chèque de plus de 300 millions d'euros, d'un montant supérieur aux exigences de la corporation. Bis repetita placent, quelques semaines plus tard, les pêcheurs, du Nord-Pas-de-Calais cette fois, dénoncent les quotas de pêche qui les étranglent, aussitôt le bon Nicolas bondit dans sa batmobile et se rend à Boulogne annoncer la bonne nouvelle: les quotas de pêche sont supprimés. Annonce tonitruante, trois semaines après que le ministre de l'agriculture avait exprimé le soutien de la France à la politique bruxelloise des quotas. Le médiocre y verra de l'incohérence, le salaud de la démagogie alors que l'intégrité et la cohérence du discours présidentiel saute aux yeux de qui veut bien voir: quinze jours après l'escapade boulonnaise de l'homme de fer, le ministre de l'agriculture réitérait, à Bruxelles, loin des caméras de télévision, le soutien de la France au système des quotas.
Intègre et inflexible, le président Sarkozy. C'est pourquoi il a consenti à jeter aux orties la proposition de la commission Attali d'augmenter le nombre de licences de taxi dans les villes de France après quelques petites et inoffensives opérations escargot du syndicat des chauffeurs de taxi. "Nous mettrons en oeuvre les propositions de la commission Attali, quoi qu'il advienne, sans nous laisser détourner du droit chemin, le chemin du salut pour la nation, par les conservateurs de tous poils, à quelque bord qu'ils appartiennent." "Pareil avec les propositions de réforme institutionnelle émises par la commission Balladur." La parole élyséenne retentit, abasourdit, abattant toute muraille de toute forteresse. Puis l'opinion publique tourne la page de Voici, pendant que le Verbe s'étiole en écho dans le désert des illusions libérales, où la muraille l'avait répercuté.
Le maillon faible
Nicolas Sarkozy n'a aucune constance et aucune volonté. Son autoritarisme affiché n'est pas celui d'un homme de fer mais celui d'un pauvre type terrorisé à l'idée de se trouver face à face avec son égal, un pauvre type incapable d'entretenir une relation avec un être humain s'il ne le rabaisse pas plus bas que terre. Nicolas Sarkozy n'est à l'aise avec ses congénères que s'il peut les mépriser ouvertement, que pour autant qu'ils consentent à s'aplatir devant lui. Nicolas Sarkozy n'a rien d'un Pinochet, il en est même l'exact opposé. Un Pinochet écrase l'opposition qui se dresse contre lui, en tout cas il s'y efforce. Un Sarkozy s'effondre dès qu'une personne regimbe à jouer la comédie de l'avilissement volontaire. Sans doute la raison pour laquelle il déteste Villepin, qui ne s'est pas laisser impressionner par les vociférations rageuses de Napoléon le tout petit.
Créer l'illusion qu'il maîtrise tout, voilà l'obsession de notre homme. Créer, répandre et maintenir l'illusion de son inébranlable autorité, voilà ce qui le meut, l'homme de fer. Comme il est incapable de se mettre à la hauteur du personnage, du héros, qu'il tente d'incarner au sein du téléfilm à quoi se réduit la vie politique nationale, le président de la République voit se dessiner deux chemins de renoncement. Soit le renoncement suprême, qui le verrait abandonner le rôle qu'il aime par-dessus tout, du maître, du seigneur, du caïd; subsisterait alors l'être vide, immensément vide, effrayé devant sa propre inanité. Soit une multitude de petits renoncements dès lors que des groupes refusent d'obtempérer aux injonctions présidentielles. Comme il ne peut pas supporter qu'on déchire le voile derrière lequel il s'abrite, comme il ne peut pas supporter la moindre contradiction à sa volonté qu'il rêve souveraine, la solution la plus expédiente, afin de maintenir intacts le voile et le rêve, auxquels il tient tant, revient à céder très vite.
C'est ainsi que le rapport Attali finira comme tous les rapports, à la broyeuse à papier, puisque les députés de l'UMP ont obtenu la constitution d'un comité législatif rassemblant les conseillers du président et des députés...députés par leurs collègues pour faire le tri dans les mesures préconisées par le génial Attali et son orchestre. Etant donné l'accueil pour le moins réservé dont la majorité a fait montre envers le fameux rapport qui devait casser la baraque, on imagine ce qu'il en restera une fois que le comité aura fait son oeuvre. La majorité de l'Assemblée s'apprête donc à massacrer le rapport dont Nicolas Sarkozy déclarait qu'il révolutionnerait la France, la libérerait de ses entraves sociales et économiques, la propulserait directement dans le vingt-deuxième siècle; le massacre aura lieu à l'Elysée même par des députés qui ont fait front et balayé sans difficulté la toute-puissante volonté du Tout-Petit.
Nous sommes tous des députés UMPéistes
Nicolas Sarkozy n'a rien dans le ventre, c'est un faux dur dirait Marianne. Nous ne devons pas nous laisser intoxiquer par l'image que nous nous sommes faite de super Sarko. Cet homme n'est rien. Surtout il est incapable de résister à une opposition soudée et tenace.
Certes, on pourra m'objecter la réforme des universités, menée à bien malgré l'opposition de certains étudiants. En l'occurrence Sarkozy n'a pas eu grand chose à faire pour gagner, le mouvement de certains étudiants et de certaines universités n'étant jamais parvenu à se transformer en un mouvement de grève général. Ce à quoi nous avons assisté relevait davantage de la fronde que du mouvement social. Il ne s'est rien passé dans les universités françaises à l'automne 2007, strictement rien du tout, hormis une agitation stérile et désordonnée qui a davantage mis au jour les faiblesses du mouvement social étudiant qu'une potentielle dangerosité pour le pouvoir du président et l'expansion de sa sainte volonté. Le mot le plus à même de qualifier ces non-événements est "pantalonnade". Une pantalonnade en copiant une autre: le mouvement contre la réforme des retraites de 2003.
Que Sarkozy n'ait rien dans le ventre ne signifie pas qu'il renoncera devant toute opposition. Cela signifie qu'il cèdera lamentablement devant toute révolte, d'où qu'elle vienne et quel qu'en soit l'objet, dès lors qu'il n'est pas certain de ne pouvoir l'abattre. Toujours s'attaquer à plus faible que soit, c'est la morale éternelle et universelle de tous les voyous, de tous les truands, de tous les caïds: écraser plus faible que soi et s'écraser devant plus fort que soi, c'est là toute leur pensée et toute leur vie, une morale de petit capitaliste. Sarkozy agit et agira de la sorte. Ainsi sa devise présidentielle pourrait être : "impitoyable avec les faibles, obséquieux avec les puissants".
Le Tout-Petit n'est pas Alain Juppé ou François Fillon. Ceux-là peuvent affonter l'opposition et faire front, comme on l'a vu en 1995 où, certes, le premier ministre Juppé d'alors a fini par plier mais après une très longue lutte sociale avec (ou contre) les cheminots. En 1995 un Sarko à Matignon aurait craqué en quelques jours face à un front uni, puissant et inexorable. Fillon, ça n'est qu'une impression, me semble être de la trempe d'un Juppé, c'est lui le danger; il a déjà mené à bien la réforme des retraites de 2003, il aimerait continuer dans le même sens, nous faire travailler plus et plus longtemps en rognant nos pensions futures le plus possible.
Soyons tous des députés UMPéistes et nous vaincrons assurément dans cette bataille, décisive pour l'avenir de la Sécurité sociale. Ou rejouons la comédie du faux mouvement social de 2003, et il ne nous restera plus qu'à nous essuyer les yeux avec le programme du Conseil national de la résistance puisque il n'en subsistera plus rien. Reste une troisième possibilité, pour les candides, espérer que les gentils "socialistes" liquident les contre-réformes engagées depuis 2002, accentuées depuis mai 2007.
25 février 2008
Socialisme européen
Tribute to Henri Salvador
Dans Marianne de ce week-end on pouvait lire un entrefilet relatif à une proposition pour le moins originale du ministre du travail britannique, une proposition à l'allure de poisson d'avril. Il s'agirait tout bêtement d'imposer aux travailleurs en arrêt longue maladie une activité compatible avec leur état. Par exemple l'ouvrier du BTP qui a fait exprès de tomber de l'échafaudage pour se la couler douce aux frais de la princesse, se trouvant dans l'impossibilité temporaire de s'adonner à son labeur serait contraint à effectuer de menus travaux de standardiste pour le compte d'un gentil patron. Cela peut sembler extravagant mais si on daigne se rappeler que le ministre en question est travailliste, membre d'un parti intégré au parti socialiste européen ainsi qu'à l'Internationale socialiste, tout s'éclaire subitement.
Pour ma part je suis d'accord avec les socialistes: il est scandaleux que des salops profitent de ce qu'ils sont soi-disant malades ou blessés pour esquiver et, partant, amoindrir le processus d'enrichissement de l'économie capitaliste, incidemment des braves investisseurs qui font tant d'efforts pour que chaque homme puisse vivre dignement dans la justice et l'égalité. C'est pourquoi je propose que l'on impose aux dégueulasses qui font payer leur agonie à la Sécurité sociale sous prétexte qu'ils ont chopé le cancer de l'amiante à cause de la CGT, je propose donc qu'on impose à ces ordures finies de rembourser le coût de leur prise en charge hospitalière. Parce que non seulement ils ne font rien pour le retour sur investissements des bons capitalistes mais en plus ils coûtent des sommes faramineuses, qui ruinent l'économie du pays à cause que, pour les entretenir ces maquereaux, les entreprises sont soumises à des cotisations qui les obèrent et attentent à la compétitivité internationale du territoire! J'émets donc l'idée toute simple: installer un pédalier au milieu du lit, un autre à la potence (située au-dessus du lit et qui permet au patient de s'asseoir dans son lit en se hissant à l'aide des bras), qui seraient reliés à une dynamo, laquelle produirait l'électricité consommée par le patient, on pourrait même installer des pédaliers complémentaires pour les visiteurs, le surplus éventuel d'électricité étant revendu à EDF. Si c'est pas socialiste ça comme proposition...
Communique Ta Mère
En ce moment-même se déroule en France la campagne des municipales. L'occasion est bonne pour les socialistes qui se disent dans l'opposition (à la barbarie capitaliste? Non, juste au vilain Sarkozy qui fait que d'insulter les gens et qu'est pas à la hauteur de la vacuité intellectuelle des pontes du PS!) de taper là où ça fait mal. C'est ainsi que les murs se couvrent d'affiches publicitaires du PS qui exigent une augmentation des salaires et du SMIC. Attaque virulente contre le vilain Sarko qui défend les riches qui sont méchants (les riches y sont vraiment méchants, mais pas les capitalistes qui ont disparu de la surface de la Terre, ou plutôt des discours socialistes: des riches on peut dire du mal, pas des capitalistes qui sont nos copains de promo, qui nous invitent au resto, qui participent à nos clubs, parrainent nos enfants et vice versa...)!
Chacun se souvient du boom de la fin des années 90, des 500 à 600 000 créations d'emplois annuelles. A l'époque les socialistes gouvernaient la France et votaient à Bruxelles des directives libérales, négociaient à Nice la énième réforme libérale du déjà libéral traité de Rome. A l'époque les profits explosaient (un peu comme aujourd'hui en fait) et les revenus des actionnaires avec. Pourtant je ne me souviens pas que les socialistes préconisassent (?) alors des augmentations substantielles de salaires ou qu'ils soutinssent (re ?) jamais les employés en grève exigeant de profiter eux aussi des profits générés par leur labeur quotidien. Au contraire il me semble qu'ils expliquaient à la populace abrutie la nécessité impérieuse, pour le bien de tous, de modérer les revendications salariales. Surtout ne pas tuer la poule aux oeufs d'or de la croissance sinon les cons d'ouvriers qui n'auront pas déjà subits de délocalisations ou de licenciements boursiers deviendront tous chômeurs: voilà ce qu'ils assénaient aux populistes qui dénonçaient l'accaparement de la richesse nationale par les capitalistes.
Modération salariale, flexibilité du travail, profitabilité maximale pour les capitalistes: voilà ce qu'ils défendaient les socialistes lorsqu'ils gouvernèrent la France entre 1997 et 2002. Fort heureusement tout a changé depuis. Les socialistes ne défendent plus le libre-échange et l'euro fort qui détruisent l'emploi industriel français à petit feu depuis 20 ans et transforment les ouvriers au mieux en smicard, au pire en travailleurs pauvres voire en pauvres tout court; ils ne défendent plus la libéralisation de la finance et de l'économie, ni la baisse de l'impôt sur le revenu, sur le capital, sur les entreprises, qui dégradent le statut des travailleurs et assèchent les finances publiques...Ils ont changé, c'est l'évidence, la preuve par l'OMC qui fait tant pour la justice sociale depuis qu'elle est présidée par Pascal Lamy, socialiste, par le FMI présidé par le socialiste Strauss-Kahn.
Lanterne et lanternes
Le Parti socialiste n'est pas un parti politique, c'est une entreprise électorale qui se partage le marché du suffrage universel avec l'autre succursale de la World Company qu'est l'UMP. Comme toute entreprise il communique, c'est-à-dire qu'il construit une stratégie médiatique visant à imprégner la clientèle qu'il cherche à capter d'un certain nombre d'idées positives le concernant, de sorte qu'il ait une bonne image auprès du segment de marché visé, étant entendu que cette image n'a aucun rapport avec le projet porté par le parti. Le but de toute campagne de communication n'a jamais été d'informer les gens mais de les circonvenir: ce n'est pas la réalité de l'entreprise, que donne à voir la communication, mais une mystification visant à rendre invisible sa véritable réalité. Le discours élaboré par la "communication" empêche la perception des actions réelles de l'entreprise. Qui communique ment!
Il devrait prendre garde, les usurpateurs du nom socialiste, car à trop vouloir faire prendre des vessies pour des lanternes il risquerait bien d'y finir, à la lanterne, comme les aristocrates d'un certain temps.